Arrêt sur image, les promesses…

#RDVAncestral – octobre 2017

Ce rendez-vous n’était pas convenu, je ne l’avais même pas imaginé. Etudiant quelques documents pour mes recherches, je prends un livre un peu distraitement, sans but précis, et je l’ouvre au hasard. Une photographie m’interpelle alors ; véritable coup de cœur. Va savoir pourquoi…

carmenidamarie
Carmen Aguado tenant un abécédaire brodé, vers 1860 – Photographie sur papier albuminé – 20 x 15,2 – Collection Mathieu Dussartre – Auteur : Olympe Aguado

Troublée, perplexe, je passe un long moment à contempler cette photographie ; le portrait d’une très jeune fille.

« Le voilà ton rendez-vous, semble-t-elle me souffler.»

Et j’obtempère à ce que je prends pour une injonction, car j’y décèle quelque chose d’impérieux, d’inéluctable. Une nécessité à répondre à cet appel. Cent cinquante ans après la prise de ce cliché, j’accepte donc ce rendez-vous, avec une inconnue qui ne m’en dira pas plus, charge à moi de révéler l’invisible. Si loin dans le temps, mais pourtant si proche dans cette inexplicable attraction qui s’opère entre elle et moi.

Son regard accroche le mien et je ne peux m’en détacher, je m’en imprègne. Je ne sais pas encore qui elle est. Quelques recherches me donnent son identité : Carmen Ida Marie Aguado, unique fille d’Alexandre Aguado et d’Emilie Claire Mac Donell, né en 1847 à Paris, après 3 frères (1). Elle porte les prénoms de ses deux grand-mères, vénérables aïeules qui vécurent jusqu’à un âge avancé.

Est-ce alors le fait de connaître le fil de sa vie qui donne puissance et chagrin à la contemplation de cette image ? Je sais tout d’elle, enfin beaucoup de choses, et ce portrait me touche encore plus profondément.

J’ai pourtant dans mon souvenir, un autre portrait, un tableau de Winterhalter daté également de 1860 (ici). Si cette peinture, un portrait de profil,  met en valeur sa grâce et sa beauté, dans ma mémoire, il s’estompe, il s’efface et se superpose cette photographie, bien plus chargée, bien plus profonde où semble s’oublier le bruit du Second Empire.

Une image vaut mille mots, dit-on. Je pourrais donc n’y poser que mon silence…. Un rendez-vous fait de pauses et de soupirs. Quelques pensées non-dites ; les siennes et les miennes entremêlées. Quelques rêveries sans doute. Quelques secrets non dévoilés, laissons-lui ses mystères…

Mais l’image est là, prégnante mais non pesante, presque fascinante et j’en cherche les raisons. Se confond, la mise en scène et le sujet. Est-ce le travail de la photographie qui m’intéresse ? Est-ce le portrait du cliché qui me parle ? Les deux se mêlent et les mots deviennent délicats ; le ressenti est difficile à exprimer…

Ne vais-je pas abîmer cette image en tentant de la décrypter, ou bien au contraire va-t-elle me dévoiler bien plus encore….

Nous sommes loin des fonds chamarrés et fleuris d’Olympe Aguado. Un fond uni de même tonalité que la robe de Carmen. Les seuls points de contraste sont apportés par le guéridon, le nécessaire à couture, la chevelure de Carmen, et le dossier de la chaise Napoléon III. A l’anse du panier répond l’arrondi de la chaise.

Au milieu, Carmen, assise, un abécédaire sur les genoux, cachant sa main gauche. On devine cependant sa taille fine et marquée. Elle est vêtue d’une robe extrêmement simple, de tonalité claire, munie de très fines rayures foncées. Un petit col, blanc qui s’accorde non seulement  à la blancheur d’une des manches mais également à l’ouvrage tenu sur ses genoux, accentuant ainsi l’impression de sagesse du personnage. Pour seule fantaisie, un alignement vertical de quelques petits boutons. Pas de fleurettes, pas de soie, pas de moire, pas de profusion comme il était fréquent à cette période de l’histoire. Aucune fioriture, une extrême simplicité, un décor dépouillé.

Une robe de tous les jours, une occupation banale. Une main que l’on imagine fine et élégante calée nonchalamment au creux de la joue.

Une chevelure brune, sagement disciplinée et partagée d’une raie bien tracée, couvre les oreilles, mettant en valeur un grand front dégagé et l’ovale du visage. Une tresse tombant dans le dos se devine. Aucun bijou. Point de subterfuge pour souligner ce charmant visage. Une peau très claire dépourvue de défaut.

Deux grands yeux fins et étirés ourlés de longs cils qui ne regardent pas franchement l’objectif. Le regard n’est pas baissé, des yeux teintés d’ennui ou de mélancolie, un regard tourné à l’intérieur de soi ? J’y perçois toutefois un soupçon d’amusement et beaucoup de retenue.

Une bouche étirée en accord avec les yeux, des lèvres ni trop grosses, ni trop minces et parfaitement bien dessinées. L’ensemble du visage dégageant une harmonie certaine et beaucoup de douceur, mais une certaine force. Elle est là, à sa place….. Une image emplie de tant de promesses….

En 1860, date que l’on donne à cette photographie, Carmen Ida à l’âge de 13 ans. Deux ans après, elle perdra son père, atteint de folie depuis plusieurs années. Six ans après cette photographie, Carmen Ida épousera à Paris en 1866 Nicolas Raoul Adalbert de Talleyrand Périgord (2). Son oncle, Olympe Aguado, l’auteur de cette photographie sera un de ses témoins. Le 22 mars 1867, elle mettra au monde un fils Napoléon Louis Eugène de Talleyrand Périgord (3).

Le 26 novembre 1880 à Arcachon, à 33 ans Carmen Ida Marie quitte ce monde, laissant un fils de 13 ans. Elle décède très probablement de la tuberculose, en cure à la Villa Montretout.

Fauchée, à la fleur de l’âge, les promesses ne seront pas tenues…

LeGauloislitéraire
Gallica BnF – Le Gaulois 26 novembre 1880

Sources :

(1) Paris – Etat civil reconstitué – Naissances 1847 – V3E/N8

(2) Etat civil Paris 8° – 2 juin 1866 – V 4E 908 – Vue 25

(3) Etat civil Paris 8° – Naissances 1867 – V4E 922

(4) Etat civil Arcachon – Décès 1880 – N° 144


9 réflexions sur “Arrêt sur image, les promesses…

  1. Je comprends ta fascination pour le portrait de la jeune fille aux yeux de chat…
    Trois billets remarquablement bien documentés comme d’habitude et un passionnant focus sur la photographie, forme artistique plutôt méconnue au 19e siècle…
    PS : Tu as toujours un bandeau de pub qui défile sous tes billets (carte AE/AF/KLM)

    Aimé par 1 personne

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