Quand un comptable des âmes s’invite…

RDVAncestral – Août 2018

Dans la chaleur de l’été, tempérée par la fraîcheur de la soirée, les yeux rivés sur mon écran j’effectue quelques recherches généalogiques.

Le but de ces recherches, en savoir un peu plus sur mon Sosa 250 René Nicolas LEMESLE. Sa fille Marie-Victoire née à Nantes paroisse Sainte-Croix, le 14 mars 1759 épouse à Indre (44) Jean-Louis Métois, négociant. Elle décède à Nantes 5ème canton le 17 mars 1846 à l’âge  de quatre-vingt-sept ans.

Jusque-là, tout va bien, même si sa vie reste encore fragmentaire, il n’a pas été très compliqué de retrouver ses actes de baptême, mariage et sépulture. Après la fille, donc le père et j’opte pour une recherche dans les registres de la paroisse de Sainte-Croix… Il y a fort à parier qu’il sera nécessaire de chercher dans d’autres paroisses de Nantes. Alors que je fais ce choix, j’ai à l’esprit le prochain RDVAncestral et avec un peu de chance, le calme de la nuit sera peut-être propice à une rencontre avec René Nicolas LEMESLE. Les fantômes n’apparaissent-ils pas à la nuit noire ?

Ne rêvons pas trop et attelons-nous à ces recherches. Un fond musical ; quelques notes de Mozart qui me ravissent toujours et puis, la musique transporte.. Une incitation, plutôt une invitation à ce rendez-vous mensuel. Comprenez bien, il faut que ces lointains invités aient l’envie de se joindre à nous. Ne pas les décourager, y aller sur la pointe des pieds, en douceur…. Notre appel n’est qu’une suggestion.

C’est avec ces réflexions que j’ouvre mon premier registre de Sainte-Croix à partir de l’année 1769 et je tourne les pages…. Et tout un monde s’ouvre à moi….

Je passe d’une page à l’autre après avoir lu mot à mot chaque acte et tout m’interroge. Les écritures différentes d’un acte à l’autre ; appliquées, désordonnées, en pattes de mouche, et certaines en gracieuses envolées de pleins et de déliés. Je constate que les plus belles écritures ne sont pas toujours les plus lisibles.

Quelques signatures remarquables, quelques ruches notables, des marques, des signatures balbutiantes qui renseignent parfois beaucoup. Je finis par reconnaître l’écriture de chacun des rédacteurs. Ces registres pourraient être le terrain de jeu d’un graphologue….. Penchées, rondes, sèches, chacune est particulière, chacune est unique.

stnicolas
BMS Nantes – Saint Nicolas – 1777

Certains patronymes me sont familiers et remontent à mon souvenir les conversations de ma grand-mère et de ses sœurs. Enfant, je ne sais pas pourquoi, j’ai certainement saisi et mémorisé tous ces noms, ils me reviennent aujourd’hui. Pour certains j’arriverai probablement à renouer les liens qui les unissent à ma famille maternelle.

Mais d’ancêtre qui me fait un clin d’œil, toujours point…. Et je tourne les pages encore et encore….

Je m’absorbe, dans cette lecture qui me fascine ; lire au-delà des mots…. Je remarque quelques annotations en marge, indication d’un acte, d’un nom et d’un prénom, elles sont probablement ajoutées après la rédaction de l’acte et souvent par un autre rédacteur. Un ajout au moment de l’écriture des tables quand il y en a ? Là aussi, l’unité n’est pas de mise. Pour une période donnée toutes les paroisses de Nantes n’ont pas de tables. Inexistantes ou perdues ? Certaines sont parfois étonnantes comme cette table des noms propres :

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BMS Nantes Saint Nicolas Table des noms propres 1662

Et je tourne les pages encore et encore …. Et toujours aucun signe d’ancêtre…. Il se fait attendre ?

Je reprends ma lecture, une véritable invitation au voyage…  N’oublions pas que nous sommes à Nantes ! Un voyage léger ou sombre et dans tous les sens du terme ; rêve, imagination, lointains ailleurs, effluves épicées…. Les registres deviennent un tapis volant à travers les siècles, à travers les lieux, à travers les vies…..

Un voyage à Couloncal en hybernie… Notre rédacteur emploie le terme latin pour désigner l’Irlande et c’est immédiatement un lieu empreint de mystère…

COULANCALENHYBERNYE
Nantes – Ste Croix – BMS 1682

Je croise des charpentiers de navires, des capitaines, des capitaines de flotte du Roy, des matelots, des marins, des bateliers, des cordiers. Bon nombre d’actes de baptêmes font mention de l’absence du père que l’on dit en mer.

Viennent à moi également des boutiquiers, des colporteurs, des marchands, des négociants, des faiseurs de bas au petit métier, des faiseurs de peignes, os ivoire, écaille de tortue, et que sais-je encore….  Je souhaite alors ouvrir toutes les encyclopédies pour en savoir plus sur ces métiers d’antan.

Et je tourne les pages encore et encore….. Et toujours point d’ancêtre….

Je note des services pour des décès lointains ; Saint-Domingue, la Trinité, Cayenne. Ils sont parfois des lieux de naissance. Nombreux sont ceux partis s’établir dans ces terres lointaines pour s’enrichir ou tenter de s’enrichir. Nantes fut au 18ème et 19ème siècles le premier port négrier. La traite négrière sera pratiquée jusqu’en 1831, année de promulgation de la loi interdisant cette pratique.

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Nantes – Sainte Croix – BMS 1770 – 1771 janvier

Port important, la prospérité de Nantes repose sur le commerce triangulaire. Chargés de marchandises, les navires nantais rejoignent les côtes africaines pour y échanger leur cargaison contre des captifs. Ceux-ci sont ensuite emmenés en Amérique ou dans les îles pour y être vendus comme esclaves afin de travailler dans les plantations, parfois tenues par des Nantais. De retour en Europe, les bateaux ne repartent jamais à vide. Dans leurs cales des produits coloniaux, sucre, café, indigo, bois exotiques, tabac…… Ce commerce est plus rentable que le commerce « en droiture » consistant à rejoindre directement l’Amérique.

Dans les BMS de Nantes, transpire cette page d’histoire. Il n’est pas rare non plus de répertorier des actes de baptême ou de sépulture, d’enfant, d’hommes ou de femmes qualifiés de « négres ou de mulâtres » y est parfois accolé le nom de leur propriétaire, souvent un riche nantais. Les registres parlent et ces paroles m’attristent profondément, un bien sombre chapitre….

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Nantes – Sainte-Croix – BMS 1777
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Nantes – Sainte Croix – BMS 1774

Et je tourne les pages encore et encore….

Ma recherche devient presque secondaire, il y a là tellement d’informations que j’en oublie ce que je cherche. Déconcentrée ? Pas vraiment, mais à l’affut de ce que je vais découvrir. Chaque nouvelle feuille est une surprise.

Je me surprends quand-même à marmonner ou à pester contre ces rédacteurs qui parfois pourraient être plus soigneux et j’ai une pensée pour eux. Ne me demandez pas pourquoi, mais je les imagine ainsi : prêtres, recteurs, vicaires penchés sur leur registre à la lueur d’une bougie, la plume à la main plus ou moins bien taillée. Un flacon d’encre à proximité. Fabriquaient-ils leur matériel, leur plume, leur encre. Comment se fait-il que sur un même registre certaines encres sont délavées, tandis que d’autres restent parfaitement lisibles ?

Perdue dans mes considérations, j’entends à peine un frôlement ; une frêle et sombre silhouette est penchée à mes côtés… Un ancêtre, enfin…. Il s’est fait attendre, mais il est là !

« Demoiselle, vos récriminations quant à nos écritures sont de véritables incantations à ma venue me dit-il en préambule. Au nom de tous les curés, vicaires et recteurs, moi prêtre soussigné je ne peux laisser passer cela ! Me voilà donc en personne et sachez que mon nom vous importe peu et tous mes confrères, qu’ils soient lisibles ou pas, prolixes ou non, ont tout mon soutien, mettez-vous un peu à notre place. Il fallait que cela soit dit ! »

Je n’en crois pas mes yeux, mes ancêtres sont aux abonnés absents à ce RdvAncestral ! Et je me trouve face à un vieux vicaire bedonnant et acrimonieux ! Tâchons de le radoucir…. Et je ne tourne plus les pages, mais impressionnée, interloquée, je l’écoute me raconter.

« Comme vous le savez, me dit-il, l’ordonnance de Villers-Cotterêts d’août 1539, rend obligatoire la tenue de registres de baptême, en français et non plus en latin, par les curés des paroisses.

L’ordonnance de Blois en mai 1579 ajoute l’enregistrement des mariages et des sépultures. Celle de Saint-Germain en Laye, promulguée en avril 1667, exige la tenue des registres paroissiaux en double exemplaire : l’un est conservé dans la paroisse (la minute) et l’autre (la grosse) adressé au greffe du tribunal local. Les parrains et marraines doivent désormais signer les actes de baptême, les conjoints et les témoins, les actes de mariage, les parents du défunt ou les amis présents, les actes de sépulture.

La déclaration royale du 9 avril 1736 rappelle la tenue des registres en double, le dépôt obligatoire au greffe et indique très précisément les mentions obligatoires. L’arrêt du Conseil du 12 juillet 1746, prescrit la tenue de registres séparés pour les baptêmes et mariages d’une part et les sépultures de l’autre.

Voyez-vous demoiselle, même si parfois nous prenons certaines libertés, nous ne faisons pas ce que nous voulons et n’oubliez jamais que nous tenons donc ces registre en deux exemplaires. Sachez également que compte-tenu de l’importance de ces écritures et bien que l’erreur soit humaine, nous y apportons le plus de soin possible. Nous ne faisons pas que célébrer l’Eucharistie et administrer les sacrements !

Dans les petites paroisses où les actes sont moindres ces registres sont plus aisés à tenir. » Encore que… mais je garde ce commentaire pour moi.

« Et le temps me dit-il, le temps…. Le temps qui jaunit le papier, le temps qui ronge et détériore. Les moisissures et les bestioles, pensez-y me dit-il, songez quand même à l’âge de ces registres ! Nous sommes poussière et ces registres n’y échappent pas !

N’oubliez pas demoiselle, que certains de mes confrères ont tenu ces registres au péril de leur vie pendant la période agitée de la Révolution. Perdus, cachés, brulés pour certains, ils devenaient trésors. Comptables des âmes, nous en étions les scribes et les gardiens. Mémoire d’un temps et d’un lieu, nous y couchions chacun, du plus grand au plus petit…. »

Je songe effectivement à la lourde tâche de ces rédacteurs qui pour certains doivent certainement bien connaître leurs ouailles et leur paroisse. La tristesse d’aligner des sépultures d’enfants, de consigner les épisodes d’épidémies, d’enchainer un baptême pour le lendemain inscrire le décès du baptisé. Sans parler des anonymes, des enfants trouvés, des noyés, des morts violentes, des femmes décédées en couches…. Et le pauvre vicaire inscrit tout cela avec un gros soupir peut-être même une larme lorsqu’il est familier de la famille….

Alors je compatis et je me prends d’affection pour tous ces hommes dont nous ne connaissons que le nom. Eux qui nous permettent aujourd’hui de retrouver les traces de ceux que nous cherchons. Eux qui parfois émaillent un registre de dessins ou d’anecdotes sur leur paroisse.

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Nantes – Sainte Croix – BMS 1774

Qu’aurions-nous fait sans eux ? Parfois obscures curés dont seul reste le nom au bas d’un acte et que nous retrouvons dans les pages d’un registre pendant de longues années jusqu’à sa propre mort consignée par un autre.

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Nantes – Saint Similien – 1743

Vous l’aurez compris, j’ai une affection particulière pour tous ces rédacteurs qui dans la particularité ou l’originalité de leur rédaction nous apportent tant d’informations qui sont de véritables trésors. Je ne veux pas rêver d’un jour où tous les registres paroissiaux seront indexés…. Le prix à payer pour que tous mes ancêtres soient reliés rapidement à un acte de baptême, de mariage ou de sépulture serait trop élevé à mes yeux. Chaque registre compulsé est une richesse qui n’a pas de prix.

Je partage ces réflexions avec mon vieux vicaire acrimonieux, et celui-ci disparaît en me faisant un large sourire, ma bienveillance le réconforte. Je n’en sais pas plus sur l’ancêtre qui m’occupe, mais j’ai passé un riche moment et j’envie ceux qui avant moi ont pu toucher, feuilleter toutes ces précieuses pages marquées par le temps.


9 réflexions sur “Quand un comptable des âmes s’invite…

  1. Un angle différent que j’ai apprécié de bout en bout, bravo. Quant à la fin, une indexation des registres n’empechera pas de continuer à les parcourir, aussi longtemps qu’ils resteront numérisés et en ligne. Je suis d’accord avec vous, lire un registre, page à page, c’est toujours une aventure, une plongée dans la vie d’une communauté, et moi non plus je n’aimerais pas en être privée. Mais j’aime bien les indexations, deux façons différentes , deux temps différents de généalogie. En tout cas, encore bravo pour cet article, je me suis régalée

    Aimé par 2 personnes

    1. Brigitte, merci pour ta lecture et ton appréciation. Entièrement d’accord avec toi ; si les registres ont de multiples intérêts, les indexations présentent de nombreux avantages non négligeables. Comme tu l’écris si bien, deux temps différents !

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  2. Je suis tout à fait d’accord avec Brigitte, j’aime comme Nat tourner les pages des registres à a recherche de mes ancêtres. Même si je ne les trouve pas facilement, je vis dans leur village à leur époque, au risque de me perdre avec bonheur d’une maison à l’autre.

    Aimé par 2 personnes

  3. Plusieurs phrases à mettre en exergue
    Je note celle-ci « les registres sont comme un tapis volant à travers les siècles les lieux les vies. »
    Ce billet est aussi une invitation indirecte au voyage, et une decouverte d’une grande ville.
    Et super idée la diatribe du vicaire.

    Aimé par 1 personne

  4. Superbe voyage ancestral au cœur des registres, « cette matière première » que nous lisons, feuilletons, relisons, dépouillons… J’aime beaucoup ton hommage à leurs rédacteurs, curés, vicaires que nous maudissons quelques fois pour leur écriture ou leur utilisation du latin, mais qui ont réalisé un travail essentiel à nos recherches !

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