La belle aux cheveux d’or

RDVAncestral de juin – http://rdvancestral.com/

La journée s’annonce belle aujourd’hui ; le printemps semble pointer son nez. J’aime Paris au mois de mai, me souffle une voix. Cette ritournelle décide alors de ma journée. Va pour Paris, une balade dans les jardins des Tuileries, une pause…. Flâner, humer les premiers signes de cette nouvelle saison et me laisser porter…

M’y voilà ! Assise sur un banc, l’air est doux, les rayons du soleil d’une délicieuse température m’effleurent, autour de moi flotte cette odeur indéfinissable mais si particulière du printemps. Le bleu du ciel, quelques touches vertes, quel apaisement et quel ravissement d’autant qu’il n’y a pas foule.

Je ferme les yeux et laisse venir ainsi impressions, réflexions et rêveries….

Soudain, une petite voix se fait entendre :

« Vous êtes là, sur mon banc fillette ! A défaut d’indiscret ou de confident, et puisque vous êtes là, vous allez m’écouter ! » Une voix douce mais ferme.

Troublée, je sors de ma torpeur. Une vieille dame, tout de noir vêtue est assise à côté de moi. Malgré les ans, de beaux yeux clairs, un regard vif bien que triste, un port de reine. Cette femme a certainement été très belle, on ne peut en douter en l’observant et ses manières semblent parfaites. Mais qui peut-elle bien être ? Avant même que je pose la question, elle prend la parole :

« Je me promène souvent dans ce jardin. Certes le Palais des Tuileries a brûlé en 1871, mais là sont mes souvenirs… Je suis Emilie Claire Mac Donell, la seconde fille de Hugh Mac Donell et d’Ida Ulrich. Je n’ai pas pour habitude de raconter ma vie, mais je sens aujourd’hui les méfaits du temps. Je suis une vieille dame, ma mémoire est encore intacte et j’aimerais tant partager mes souvenirs avant qu’il ne soit trop tard. Vous en ferez ce que vous voulez. »

Elle ajoute alors, d’un air malicieux :

« Et si j’éclipse un peu mes autres frères et sœurs, c’est le fruit du hasard ! »

Alors là, je reste interloquée ! C’est elle qui vient à ma rencontre et non l’inverse ! Serait-elle une vieille dame indigne ? Je ne comprends plus rien, mais soit, qu’il en soit ainsi ! Le temps se télescope, passé, présent, tant pis, écoutons son récit que je vais tenter de vous restituer le plus fidèlement possible.

Emilie Claire voit le jour à Alger le 24 octobre 1817 (1). Les fées se penchent sur son berceau, Emilie Claire sera jolie, parée de toutes les qualités et son destin sera lié à celui du Second Empire. Une enfance à Florence, Casa di Annalena parmi ses nombreux frères et sœurs. C’est probablement chez ses parents qu’elle rencontre son époux, Alexandre Jean Marie Manuel Aguado, fils d’un richissime banquier espagnol, anobli par Ferdinand VII (roi d’Espagne) qui le crée Marquis de Las Marismas del Guadalquivir. Son époux, après avoir démissionné de l’armée en 1833, est attaché à la légation de France à Florence (2).

Le mariage est célébré à Paris 8° (Ex deuxième arrondissement) le 17 mars 1841, ainsi qu’il est indiqué sur l’extrait de leur contrat de mariage en ma possession. Ce contrat de mariage sous le régime dotal signé à l’étude de Maître Huillier se trouve aux Archives Nationales. (Je prévois un déplacement).

Les registres de l’état civil ont brulé en 1871, l’acte de mariage ne se trouve pas dans les actes d’état civil reconstitué.

De ce mariage sont issus quatre enfants :

Alexandre Hugues Marie Aguado né en 1842 à Florence. (3) (Après vérification en naissance en 1841)

Edgard Pierre Aguado né en 1843 à Paris. (4)

Arthur Olympio Georges Aguado né en 1845 à Paris. (5)

Ida Marie Carmen Aguado née en 1847 à Paris. (6)

Puis la vie d’Emilie Claire se mêle à l’histoire. En 1848, Napoléon III est élu au suffrage universel le 10 décembre 1848, puis proclamé empereur le 2 décembre 1852 après le coup d’état qui met fin à la Seconde République. C’est la restauration de l’Empire (ICI). En janvier 1853, au Palais des Tuileries, puis religieusement en Notre Dame de Paris est célébré le mariage de Napoléon III et d’Eugénie de Montijo devenant ainsi impératrice des Français.

Napoléon III constitue la Maison de l’Impératrice et nomme par décret du 25 janvier 1853 Emile Claire Dame du Palais. Il prévoit, en accord avec son épouse, que les Dames du Palais, affectées au service deux par deux, n’habiteront pas aux Tuileries. Une voiture viendra les chercher chaque jour après le déjeuner. Les Dames du Palais passent l’après-midi dans le salon vert de l’Impératrice, en compagnie de la lectrice et du chambellan. Leur fonction consiste également à accompagner l’impératrice dans ses déplacements qu’il s’agisse d’inaugurations, de visites, de promenades… Avant le dîner, les deux dames de service vont s’habiller, passent la soirée avec les souverains puis rentrent chez elles. Certains à la nomination d’Emilie Claire ne peuvent s’empêcher de se moquer ; voyons une Anglaise dont le mari n’est qu’à moitié français ! (7)

La famille Aguado, espagnole d’origine, a des liens de longues dates avec la famille de l’Impératrice. Certaines sources mentionnent d’ailleurs l’éventualité d’un mariage entre Eugénie de Montijo et l’un des fils Aguado, ce qui tend à prouver les liens des deux familles. Mariage vite oublié, l’Empereur aura la préférence…

Je m’attends à ce qu’Emile Claire évoque le faste, le luxe de cette période. Il y a tant à dire, va-t-elle m’entretenir, d’art, d’expositions, d’architecture ? Mon âme de midinette voudrait entendre parler, de salons, de valses, de bals, d’opéras, de robes à crinoline, de bijoux, de Worth le couturier de ses dames… Car Emilie Claire sera de toutes les fêtes, Saint-Cloud, Compiègne avec les souverains, moments parfois immortalisés par son époux et son frère qui s’adonnent à la photographie.

photoaguado (2)
Château de Compiègne – 1856 – Olympe Aguado

Elle avait, dit-on dans la presse, une des maisons les plus appréciées de Paris pour le charme et la qualité de ses réceptions. Pendant de longues années, son domicile est le rendez-vous de l’aristocratie étrangère et des habitués de la Cour des Tuileries.

Mais non, Emilie restera discrète et me dira juste simplement :

« Tout est dit dans les livres et puis tout cela est bien vain…. Fragilité de la vie, des trônes et des fortunes, me dit-elle… Autant en emporte le vent…. »

Il est vrai qu’à travers mes lectures, j’ai le sentiment qu’Emilie Claire reste discrète autant que faire se peut, dans la frénésie de cette époque. Elle est décrite comme une fort jolie personne aux cheveux dorés, taciturne mais que tout le monde aimait pour son obligeance et sa gentillesse. Madame Carette, autre Dame du Palais la nomme « La belle aux cheveux d’or ». (8)

Le 16 août 1861, vingt ans après leur mariage, décède à Paris son époux (9). Il avait 48 ans. Atteint de crises de démence, certains le qualifient de fou, Emilie Claire le soigne avec dévouement jusqu’à son décès. Ses premiers signes de maladie se déclarent peu de temps après l’année 1853.

Le 9 mai 1862, décède, à l’âge de 19 ans, son fils Edgard Pierre à Paris 8° (10).

Emilie est donc veuve à 45 ans, elle est chaperonnée par les deux frères de son mari et le 11 mai 1863 à Paris 8ème elle épousera l’un d’eux Onésipe Gonzalvez Jean Alexandre Olympe Vicomte Aguado (11), qui lui-même deviendra Chambellan honoraire au Palais des Tuileries. (Titre purement honorifique) Emilie Claire a 46 ans lors de son mariage, son époux 33 ans, elle est donc son aînée de 13 ans ! Emilie n’était pas une veuve sans le sou. Me vient alors cette question : pourquoi ce mariage ? Mais je l’arrête avant qu’elle ne franchisse mes lèvres. L’Empereur accorde aux époux, alliés au second degré, des dispenses enregistrées au Tribunal Civil de la Seine en date du 22 avril 1863. Le consentement de sa mère, est reçu par Maître Gorini notaire Royal à Florence le 24 avril 1863.

 En 1866, sa fille Ida Marie Carmen se marie à Paris (8°). Emilie Claire et son époux sont tous deux domiciliés au 2, rue de l’Elysée (12).

La guerre contre la Prusse et la défaite de l’armée française à Sedan sonneront la fin du Second Empire. Napoléon III est fait prisonnier, son épouse fuit en Angleterre, Emilie Claire ne l’accompagne pas, l’Impératrice décline sa proposition. Le 4 septembre 1870 la république est proclamée.

Emilie Claire se rendra à Camden Place à plusieurs reprises, lors de l’inhumation de l’Empereur, en 9 janvier 1873, puis à celle du Prince Impérial en 1879 (ICI). Les liens ne se distendent pas, Emilie Claire à plusieurs reprises rencontre l’Impératrice. Chaque rencontre fait l’objet d’un entrefilet dans la presse (13). Toutes deux sont devenues françaises par leur mariage, est-ce là une raison de leur attachement mutuel et de leur fidélité ?

Après la chute de l’Empire, Emilie Claire se retire du monde.

Le 2 octobre 1880, Emilie Claire se rend à Florence aux obsèques de sa mère. La presse parisienne relatera à plusieurs reprises ses déplacements à Florence et mentionnera également les visites de son frère Hugh Guyon Mac Donell à Paris (13).

Ses enfants décèdent : sa fille Ida Carmen le 24 novembre 1880, Alexandre Hugues Marie en 1882, Arthur Olympio Georges en 1894 (14). Quoi de plus terrible pour une mère ?

Son second époux quant à lui décède à Paris, en leur domicile, 42, avenue Gabriel le 19 mai 1893 (15).

Profondément affectée par ces deuils, Emilie Claire se consacre à ses petits-enfants. Elle décède à Paris le 24 avril 1905 et rejoint le caveau familial de la famille Aguado au Père Lachaise.

LEFIGARO_26_04_1905
LE FIGARO – 26 avril 1905

Emilie Claire, une naissance à Alger, une enfance italienne, deux époux, deux frères, d’origine ibérique, un père écossais, une mère danoise, puis devenue française…. et j’imagine toutes ces langues qu’elle maîtrisait, une pointe d’accent peut-être ? Mais quel accent ?

Tellement absorbée par son récit, que je n’y prête pas attention ! Dis quand reviendras-tu ? Emilie Claire dont toute la célébrité aura été d’avoir vécu à la Cour de Napoléon III… Un grand écart entre le 19ème et le 20ème siècle, de la crinoline à la tournure, de la chandelle à l’électricité, du cheval à la voiture…… en passant par la Monarchie de juillet, la Seconde République, le Second Empire, la Troisième République, la Commune de Paris. Je voudrais t’écouter encore et encore !

Mais à peine ton récit terminé, tu te sauves à petits pas, silhouette noire couronnée de cheveux blancs…. Et moi je reste là, sonnée… Rêve, réalité, je ne le sais pas encore, mais peu importe.

Peut-être l’avez-vous également rencontrée au hasard d’une visite au château de Compiègne ou au château de Versailles, elle est peinte à plusieurs reprises par Franz Xavier Winterhalter. Elle figure aussi dans le tableau du peintre évoquant l’Impératrice et ses Dames d’honneur. Elle se trouve sur la droite, vêtue d’une robe blanche.

PicMonkey Collage
Franz Xavier Winterhalter – Emilie Claire Mac Donell – Tableau de droite : 1852 – Huile sur toile – Château de Versailles
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Franz Xavier Winterhalter -1855 – L’Impératrice Eugénie et ses Dames d’honneur RMN – Grand Palais – Domaine de Compiègne

 

SOURCES :

(1) Acte de mariage du 11/05/1863 – Paris 8° – V4E893 – Vue 8 – Archives Paris

(2) Extrait Contrat de Mariage – Acte passé devant Maître Huillier Notaire à Paris le 16/03/1841

(3) Acte de naissance – Florence 1841

(4)  Paris 2° – Etat Civil reconstitué – 1843

(5) Paris 1° – Etat Civil reconstitué – 1845

(6) Paris 2° – Etat Civil reconstitué – 1847

(7) Les Tuileries sous le Second Empire –  Jacques Boulenger – CALMANN LEVY Editeurs – Paris 1932

(8)  Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries – Madame Carette – Paris – 1889

(9) Acte de décès – 16/11/1861 – Paris 8°

(10) Acte de décès – 9/05/1862 Paris 8°

(11) Acte de mariage – 11/05/1863 – Paris 8°

(12) Acte de mariage – 2/06/1866 – Paris 8°

(13) Le Gaulois – Gallica – Beaucoup d’éléments sont issus des différents numéros de ce journal.

(14) Actes de décès

(15) Acte de décès – 19/05/1893 Paris 8°

 

 

 

 

 

 

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14 réflexions sur “La belle aux cheveux d’or

      1. Wow ! Le monde est quand même petit ! 🙂 En tout cas bravo encore une fois pour cette article comme toujours très fouillé et très bien illustré. Même si on devine qu’il y a beaucoup de recherches pour assembler cette histoire familiale, je me dis que c’est quand même une chance d’avoir autant d’informations. Au plaisir de lire les prochains épisodes.

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      2. Merci à vous fidèle lecteur ! J’ai puisé beaucoup et allègrement dans le merveilleux site de Gallica, en particulier dans la presse ancienne. là j’ai apprécié les informations ; un peu plus simple qu’aux 4 coins du monde.

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  1. Tu as réussi un portrait sensible de cette jolie tante dont l’histoire nous étourdit.
    Ce n’est pas facile de mettre en avant un personnage pour lequel on possède tant de documents. Il est souvent plus spectaculaire d’avoir rendez-vous avec un aïeul plus humble qui nous révèle quelques petits détails de sa vie.
    Il fallait oser prendre rendez-vous avec elle.
    Oh ! mais c’est Emilie Claire qui s’est présentée à toi pour ce beau #RDVAncestral.

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  2. J’ai envie de mettre des petits étoiles à tout ce qui est déjà mentionné 😊
    car les propos recoupent mes impressions.
    J’ai tellement aimé le tableau de Winterhalter lors d’une exposition parisienne, symbole des fastes du Second Empire.
    Je ne pensais pas alors que j’aurai l’occasion de rencontrer la dame vêtue de blanc .

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