Convocation pour une absente

#RDVAncestral – Mai 2017 – http://rdvancestral.com/

Il me faut en avoir le cœur net ! Je dois savoir et pour cela, rien de mieux que de rencontrer les trois sœurs Mac Donell, Anne-Catherine, Angelica et Maria.

Avec soin, je choisis mon jour, je sais qu’en janvier 1864, lors du décès de R.H. Wynyard vous vous trouvez toutes les trois en Angleterre. Inutile de m’escrimer à chercher encore et encore, les questions vous y répondrez.

Forte de cette certitude, je vous invite à me rejoindre à Londres où je passe quelques jours. Autour d’une nice cup of tea et de quelques scones, nous deviserons à bâtons rompus, nous évoquerons la famille et les points qui me tiennent à cœur.

Ai-je titillé votre curiosité ? Toujours est-il que vous me répondez favorablement, heureuses de me connaître, moi qui cherche patiemment à mettre en place chaque pièce du puzzle familial.

Arrive le grand jour, car c’est un grand jour ! Malgré tout un peu inquiètes, vous êtes là, autour de moi. Après un petit préambule faisant office de présentation, je vais droit au but et leur dis :

« Vous n’êtes pas trois, mais quatre sœurs » et je m’explique :

Dans toutes les biographies de votre père Hugh Mac Donell, dans un courrier de votre belle-mère Ida Ulrich, il est mentionné l’existence d’une 4ème fille, Harriett (1) épouse d’un monsieur HOLSTEIN, successeur de Monsieur Ulrich, père d’Ida Ulrich et consul danois à Alger.

Pendant longtemps, j’ai écarté cette information pensant qu’il s’agissait d’une confusion. Très récemment, lors de mes recherches, le site UK Genealogy (2) me confirme l’existence d’Harriett. (Et soit dit en passant me délivre des informations quant à sa mère Anne Hughes). Malheureusement, aucune source n’est jointe à cette dernière information.

J’ai donc trois indices, et dans mes recherches, je considère toujours qu’il n’y a pas de fumée sans feu ! J’ajoute alors :

« Et toi Angelica, n’as-tu pas prénommé une de tes filles née en 1827 Harriett Charlotte Holstein (ICI) ? Ce n’est pas par hasard. »

Immédiatement, je regrette ma question et ma démonstration… Un silence que rien ne trouble s’abat sur notre petite assemblée. Les trois sœurs palissent, se lancent des regards désespérés, et muettes n’ajoutent rien. Reprenant leurs esprits, elles me font signe de continuer. Veulent-elles savoir ce que je sais ?

Leur émotion cependant me perturbe. Vais-je trop loin ? Que dois-je faire ? Marche-arrière ? Inquiètes, elles me scrutent, leurs yeux embués semblent me dire « Puisque tu as commencé, va jusqu’au bout ». Enfin c’est ce que je crois comprendre, alors j’assène une nouvelle question :

« Qui est ce Monsieur HOLSTEIN qui n’a pas de prénom ? »

Je résume alors mes informations. Reprenons depuis le début. George Frederic Ulrich est Consul Général du Danemark près le Dey de la Régence d’Alger de 1805 à 1816 (3). Donc Monsieur Holstein prend sa succession à partir de 1816.

Or mes sources m’indiquent que le dernier consul du Danemark à Alger est Johan Arnold Hieronymus Carstensen, nommé le trois septembre 1822, arrivé à Alger en 1824 et présent en 1830 lors de l’expédition française (3). Ce monsieur a épousé Ana Magdalena Ulrich, fille de George Frederic Ulrich et sœur de votre belle-mère Ida Ulrich. Compte-tenu de ces éléments, il est impossible pour moi d’imaginer qu’Ida ULRICH ait fait une confusion dans son courrier précédemment cité.

Donc, Monsieur Holstein est très certainement consul entre 1816 et 1823. Hochement de tête des trois sœurs, qui paraissent moins troublées et confortent mon raisonnement.

N’en sachant pas plus, je conclus par :

« Alors ? Pourquoi tant de silences ? »

A peine ai-je lancé cette phrase que je le regrette. Ai-je soulevé le voile, ouvert la boîte de Pandore ? Nous étions quatre, tremblantes et vacillantes, un gouffre sous nos pieds…Elles, trois petites choses serrées les unes contre les autres. Rien ne se faisait entendre… Angelica, prit alors une grande respiration, jeta un œil apeuré à ses sœurs et cria le mot fatidique :

« La peste ! C’est la peste ! »

Et mon sang se glace… En un quart de seconde une réflexion me traverse, pourquoi n’y ai-je pas pensé ?

Mais les barrières se rompent, la parole se libère et toutes les trois, parfois confusément me racontent.

Elles me racontent cette terrible épidémie qui sévit à Alger entre les années 1818 et 1822. Véritable épée de Damoclès au-dessus d’Alger et de tous ses habitants, personne n’est à l’abri du fléau.

La pièce manquante du puzzle, Harriett est bien la 4ème sœur, fille de Hugh Mac Donell et de Anne Hughes. Elle épouse en Algérie Andreas HOLSTEN (et non pas HOLSTEIN), Lieutenant Capitaine de la Marine danoise, nommé Consul à Alger en janvier 1816, puis Consul Général en janvier 1821 (4). Ils se sont mariés probablement à Alger entre 1816 et 1821.

En juin 1821, Harriett met au monde un enfant mis en nourrice. Décède-t-elle des suites de son accouchement ou le la peste ? La question reste posée. Andreas Holsten décède lui de la peste en juillet 1822, les archives danoises confirment le fait (4). Qu’est-il advenu de l’enfant, l’histoire ne le dit pas encore.

PESTE_1821_1
Histoire Chronologique des épidémies du nord de l’Afrique – Docteur J.L.G. GUYON – Alger 1855

Tellement terrible ce souvenir, qu’il était tu. Amnésie partielle ou totale, il n’était relaté nulle part. Enfin j’avais le fin mot ! Mais quelle terrible histoire. La famille Mac Donell est encore en Algérie à cette époque-là puisqu’ils ne quittent Alger qu’en 1824. Episode tellement douloureux qu’il fut occulté. D’autant que dans un tel cas, la quarantaine est de rigueur, chacun se calfeutrant chez soi, Harriett a probablement vécu seule la naissance de son enfant et ses deniers jours. Anne-Catherine, Angelica et Maria ne peuvent l’oublier, totalement impuissantes lors de ce drame.

J’apprends également que le Dey de la Régence d’Alger, Ali Khodja meurt de la peste le 1er mars 1818. Avant son décès, ce dernier projetait d’enlever et de faire enfermer dans son harem la fille du consul anglais. S’agissait-il d’Harriet ? Je reste sur une interrogation.

HAREM3
Esquisse de l’état d’Alger considéré sous les rapports politique, historique et civil – William Shaler – Consul-général des Etats-Unis à Alger – Paris 1830

Les trois sœurs semblent, non pas apaisées mais soulagées. Parler leur a fait du bien. Ont-elles porté si longtemps le poids de leur culpabilité, coupables de ne pas être auprès de leur sœur dans ses derniers instants, coupables d’avoir échappé à cette terrible épidémie ? Décidément, l’épisode algérois n’est qu’une série d’infortunes sinon de tragédies ! « Ce dont on ne parle pas ne nous fait pas mal » fut-il le précepte de la famille Mac Donell ? Mais qu’il est lourd ce passé ! Effectivement jamais aucune information quant à ce drame, et je me demande encore pourquoi dans cette famille qui maîtrise et l’écriture et la parole ?

Lors de ce récit, qui semble ne plus finir, je n’interviens pas. Cette histoire est la leur. Je laisse des questions sans réponse. Insister auprès des 3 sœurs aurait été de mauvais goût. Je n’en saurai pas plus quant à Harriett, son époux et son enfant, mais qu’importe finalement puisque Harriett ne se résume plus à un point d’interrogation.

Les trois sœurs semblent délivrées d’un secret trop lourd à porter. A l’issue de notre rencontre, elles semblent un tant soit peu consolées d’avoir ainsi évoqué leur sœur si longtemps oubliée, ignorée. Harriett a enfin sa place, le quatuor est au complet.

Et l’enfant me direz-vous ? L’enfant, j’espère qu’il sera au cœur d’un prochain billet….

SOURCES :

(1) Extrait courrier Ida Ulrich

Extrait courrier Ida Ulrich
The Scourg of Christendom – R.L. PLAYFAIR – Londres 1884 – Extrait d’un courrier rédigé par Ida Ulrich

(2) UK Genealogy

UK GENEALOGY
Descendance Hugh Mac Donell – Anne Hughes (prénomée Catherine sur ce document)

(3)  Danske Gesandter og Gesandtskabspersonale indtil 1914 (Copenhagen: Rigsarkivet, 1952) – Emil MARQUARD – page 444  Archives danoises

(4) Courrier reçu des archives du Danemark.

(5)

PESTE_1821
Histoire Chronologique des épidémies du nord de l’Afrique – Docteur J.L.G. GUYON – Alger 1855


7 réflexions sur “Convocation pour une absente

  1. Quel récit, je suis ébahie par les histoires que tu racontes avec talent !
    Au début, j’ai pensé que le rendez-vous se retournait vers l’enquêtrice et que ces dames sauraient te faire parler, sans révéler leurs souvenirs. J’admire le tact avec lequel tu as réussi à alléger leur mémoire avec douceur et bienveillance.

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  2. Je sais que je me répète : mais je suis sous le charme de ces dames,
    de leurs vies particulières, mouvementées et douloureuses.
    Au fil des billets, des silhouettes se sont ravivées, dévoilées ….
    L’écriture y est pour beaucoup, on sent le plaisir de raconter.

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