Sombres confidences

Le 8 octobre 1912, Park-Lane, une rue de Londres à la lisière de Hyde Park dans le quartier de Westminster. La nuit commence à tomber et je regagne la maison de mes hôtes non loin de là. Je suis à Londres, en visite chez des amis pour quelques jours.

Bordée de prestigieux bâtiments, l’architecture est belle. A travers rideaux et fenêtres éclairées, j’essaie de voler quelques bribes de vie à ces belles demeures. Rien ne se dévoile, tout se fond dans l’obscurité, la vie reste cachée. Manifestement, ce n’est pas mon jour !

La nuit se noircit, le froid devient insidieux et le brouillard doucement se répand. les rues sont désertes. Un étrange sentiment m’étreint, je frissonne. Seuls mes pas résonnent sur le trottoir. Au loin, le miaulement d’un chat et le bruit d’une automobile qui se rapproche.

Soudain un choc, un bruit de tôle froissée, puis rien, un long silence…

La voiture que j’entendais au loin s’est encastrée dans un réverbère, collision qui semble sans gravité mais le véhicule bien endommagé est immobilisé.

Je cours et reviens sur mes pas, prête à porter secours. Du véhicule, descendent deux personnes indemnes ; un homme et une femme. Lui, une petite trentaine (1), elle toute jeune, probablement moins de vingt ans (1). Je me propose de les aider, mais ils déclinent. Lui, très courtois, elle manifestement en proie à l’inquiétude. Particulièrement bien habillés, un mélange de chic et de simplicité. Lui, costume et pardessus. Elle, tailleur, bottines, petit chapeau et gants.

Quelque chose d’indéfinissable me saisit ; une intuition, un sentiment, je ne sais quoi. Je décide alors de rester discrètement dans les parages. Je fais semblant de poursuivre mon chemin et me cache derrière un arbre à proximité. Aucunement du voyeurisme malsain, mais simplement l’envie d’être là pour aider si cela devenait nécessaire. Le désarroi palpable de cette jeune femme me fait peine.

J’observe l’homme, particulièrement maître de lui, tenter de la rassurer :

« Ce n’est qu’un incident, rien de bien grave, simples dégâts matériels ! »

Ses paroles ne semblent rien y faire :

« Un accident de bien mauvais augure le jour de notre mariage, le soir de notre lune de miel  ! »  répond la jeune femme.

Je la sens particulièrement fragile, les yeux voilés de larmes, la voix tremblante et cette nuit sombre qui les enveloppe. Et puis, il hèle un taxi qui s’arrête près de ma cachette. La jeune femme monte à l’intérieur, je la suis furtivement, jetant un coup d’œil en arrière pour être sûre de ne pas être vue par Monsieur.

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COLLAGE – The London Picture Archive

Ma présence ne semble pas l’étonner. Elle est toute tremblante, paniquée et les sanglots ne sont pas loin. Je tente de la calmer, de l’apaiser. Alors elle me raconte, elle se raconte.

Hélène Ada Pilling, c’est ainsi qu’elle se nomme a dix-neuf ans. Elle a épousé ce matin à Eastbourne (Sussex) Cyril Edgard Coggan, vingt-huit ans. Il va rester s’occuper du véhicule immobilisé tandis qu’elle ira chercher ses bagages pour le retrouver ce soir à l’Hôtel Russel. Ils ont prévu d’y dîner et d’y passer leur nuit de noces. Mais elle est si triste…

Entre deux longs soupirs, elle m’explique qu’elle a connu son époux alors qu’elle était malade et dans une situation financière difficile. Il lui prêta de l’argent à condition qu’elle s’engage. Elle s’engagea. Aujourd’hui, c’est le jour de leur mariage.

Elle ponctue ses quelques mots de larmes silencieuses. Puis à mots hachés, ne cesse de répéter :

« Je ne peux pas, je ne peux pas vivre avec lui ! écrasée de douleur, de chagrin et probablement de culpabilité.

—  Mais pourquoi ? lui dis-je. Et elle de me répondre :

—  Je ne sais pas, mais je ne peux pas ! j’ai essayé, mais je ne peux pas ! »

Était-ce le fait d’avoir prononcé cette phrase définitive ? Hélène semble reprendre ses esprits. Un peu plus calme, mais toujours inquiète, et comme une prière, elle me demande de la laisser. C’est son histoire et elle ne veut y mêler personne, c’est déjà trop ce que j’en ai vu. Bien entendu, ces confidences brièvement partagées doivent rester secrètes. Je le lui promets et je la quitte à un coin de rue non sans inquiétude. Son visage dévasté ne respire pas le bonheur, mais le drame ; Hélène, aussi désarmée qu’impuissante.

Londres sera désormais pour moi associée à son visage, à son histoire. Il est des rencontres fortuites qui vous marquent à jamais. N’avais-je pas tout simplement rêvé ce jour-là ?

La presse se chargera de me confirmer que non, ce n’était pas un rêve. L’histoire d’Hélène sera déversée à plusieurs reprises. Elle fera presque les gros titres. Et c’est ainsi, par hasard, que j’en saurai davantage.

Hélène ne rejoindra jamais son époux à l’hôtel Russel pour leur nuit de noces. Le mariage ne sera jamais consommé. Le lendemain, Hélène écrira une lettre à son époux lui expliquant qu’elle ne peut pas revenir et qu’elle ne peut pas vivre avec lui.

La presse jettera en pâture des extraits de ses lettres et nous apprendrons qu’Hélène, la nuit de ses noces était avec un certain Hugh Edward Edmund Mac Donell à Hyde Park Hotel. Ce dernier, capitaine dans l’armée anglaise est le fils de Hugh Guion Mac Donell et de Ann Lumb, ses grands parents sont Ida Ulrich et Hugh Mac Donell.

Hélène et Edgard Cyril Coggan divorceront en octobre 1913, un divorce largement relayé par les quotidiens anglais. Quels effets et quelles conséquences pour Hélène ? Je ne peux que l’imaginer, mais je ne crois pas me tromper en écrivant qu’Hélène fut profondément et durablement affectée.

Hélène, si fragile à mes yeux, que deviendras-tu ? Ton histoire m’obsède, ton visage me hante. Je sais seulement qu’un seul billet n’est pas suffisant pour te raconter alors encore une fois je traverserai la Manche pour te rencontrer. (ICI)

SOURCES :

(1) Acte de décès HELEN A. PILLING – Acte de naissance Cyril E. COGGAN

AM_PILLING_COGGAN
Mariage H. A. PILLING – C. E. COGGAN – England and WALES marriages 1837-2008

Presse anglaise – 1913

 

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9 réflexions sur “Sombres confidences

  1. Je viens de lire les deux volets de la douloureuse hstoire d’Hélène d’une traite ! Je me pose néanmoins une question, sais-tu dans quelles circonstances avait-elle connu Hugh Edward Edmund Mac Donell qu’elle part rejoindre le soir de sa nuit de noces de manière rocambolesque ? Par ailleurs, sait-on de quelle maladie « mentale » elle était atteinte ? Quelle courte de vie pour autant de péripéties et de drames !

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